C’était un grand sociologue. Il a bossé avec Bourdieu. Il a écrit sur l’ancien Nanterre, celui des bidonvilles, qui n’est pas si ancien que ça…c’était un homme de l’exil et des migrants, comme Bourdieu jeune, comme Tobie Nathan, que j’admire,

(comme ce toulousain dont j’ai oublié le nom : « la mondialisation par le bas » : lisez ce livre magnifique et juste !)

Le problème c’est que la décision doit être prise par petit Sarko puisque c’est dans les Hauts de Seine. Vous voyez le genre. Un nom Kabyle sur un collège du 92 ?

(je me souviens avoir été un soir à une conférence de Bourdieu, au début des 90, qu’il avait été obligé d’accepter : c’était devant des cadres de la Caisse des dépôts, au début du programme Développement solidarité, demandé par Rocard premier ministre ; et c’est la CDC qui avait payé l’enquête pour son bouquin La Souffrance (qui se rappelle du choc provoqué par ce bouquin ?). Bourdieu y avait été comme d’habitude : impérial, hautain, arrogant, engueulant les mecs en face de lui à la moindre question : vous n’y connaissez rien, moi, je sais. Ce qui fait qu’après la conférence, au cocktail mondain, j’avais été le seul à m’approcher de lui, les autres restant à distance.

Je le lisais depuis des années, et j’avais remarqué qu’il manquait un livre dans la bio-bibliographie du dossier qu’on nous avait donné avant la conférence. Je lui ai demandé : « pourquoi vos « 3 essais d’ethnologie kabyle ne sont pas cités ici ? ». Il m’a regardé d’un air surpris : quoi ? un cadre de la Caisse qui connaît ma biblio mieux que moi ? --mais non, je n’étais pas « un cadre de la Caisse », j’étais là par raccroc. Et il m’a expliqué dans un sourire un peu nostalgique que, d’abord, ce bouquin n’était plus dispo, et qu’ensuite, « on » avait fini par considérer que cette œuvre de jeunesse n’était pas vraiment scientifique.

Moi, j’en avais gardé un souvenir ébloui. C’était de l’éthno-sociologie amoureuse, d’un jeune provincial universitaire brillant tombé sous le charme. Et de l'ethno ensoleillée. Et tellement, tellement proche du « peuple » qu’il avait découvert là bas.

Des extraits de La Souffrance (appelé aussi La misère du monde) étaient parus quelques mois auparavant dans les Actes, sa revue. En particulier, un entretien « brut » qu’il avait fait lui même avec des « djeunzes de banlieue » : d’une naïveté confondante. Ce que je ne lui avais pas dit lors du cocktail en question…

Et puis, après ce livre, il s’est brutalement radicalisé, et est devenu leader, fin 95, d’un mouvement dont il n’a compris que la moitié. Sa critique radicale était justifiée. Mais le radicalisme néo-stale de ses propositions sur l’Europe étaient pires que stupides : elles fermaient la porte à quelque compromis que ce soit, car il n’acceptait pas même l’idée que la société fonctionne sur des compromis. Donc il a gâché et son statut, et son aura de scientifique. Je lui en ai beaucoup voulu, et d’ailleurs, je pense aujourd’hui que ses amis, les groupes sociaux pour lesquels il se battait, devraient lui en vouloir encore plus que moi !

Historiquement, Bourdieu, pour l’acuité de qui j’ai eu la plus grande admiration, a contribué, plus que beaucoup d’autres, à l’extinction de l’influence des intellectuels français à l’étranger. Et voilà. C’était mon quart d’heure : on vieillit !)

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