Editeurs… j’aurais dû titrer « éditeurs qui se la pètent ». Les éditeurs de presse qui ont de l’expérience sont des gens qui consacrent beaucoup d’énergie à gérer la tension entre info et pub. Ils savent que les journalistes sont là pour les faire chier en faisant leurs coquettes vis à vis de l’influence (supposée ou réelle) des annonceurs. Et ils savent aussi, eux éditeurs, qu’ils ne vendront leurs pages de pub aux annonceurs que si la copie est bonne : donc si les journalistes font bien leur boulot. Donc il faut les respecter. Un peu.

C’est immémorial. Cette tension est la base culturelle d’une bonne partie de la presse. Plus de la presse écrite que de la radio ou de la TV, mais le schéma, à des nuances près, fonctionne comme ça. Et c’est très bien (non, le résultat n’est pas très bien, mais ce schéma est plutôt sain)

Avec les blogs qui débordent de l’intime, dont les auteurs veulent, plus ou moins, « singer » la presse, on est dans un schéma très différent. On lit des gens « qui se la pètent », dans la mesure ou ça ne coûte plus rien d’éditer, de publier sur le net. Donc on peut se croire à peu de frais éditeur, journaliste, éditorialiste, enquêteur, reporteur, etc etc. Tous personnages qui restent mythiques (même si leur crédibilité parmi le grand public est sérieusement écornée).

On peut le faire sans effort : je veux dire sans avoir à se poser aucune de ces questions immémoriales des rapports entre pub et info, de l’influence de l’une sur l’autre. On peut le faire sans débattre, sans avoir à se justifier vis à vis ni de soi même, ni de son équipe, ni même de ses lecteurs…

C’est l’une des tares de l’ambiguïté bloguesque. Si je critique un blog en disant : « t’es vraiment vendu aux annonceurs et au sarkozisme ambiant », on me répondra « ici, t’es chez moi, c’est mon « journal extime », va te faire f*** si t’es pas content ».

(comme je l'écris sur mon propre blog à l'adresse des commentateurs que je trouve désagréables ou malpolis)

Si je critique un blog en disant « je croyais que je lisais un journal intime, et j’étais reconnaissant qu’on me laisse cette porte entre ouverte sur tant de délicates notations de la vie quotidienne », on me répond « hé, mec, j’ai 34 567 889 visiteurs uniques par jour ; les adglouglou vont me rapporter DEUX € VIRGULE Soixante neuf par SEMESTRE, et tu veux que je les refuse ? ca va pas non ? »Et voilà la boucle bouclée.

En tant qu’éditeur, même d’une « nano-publication » comme un blog, il suffit de se laisser aller à la cupidité, qui est un sentiment vulgaire, pour laisser son espace intime - extime à la merci de la vulgarité.

Car la pub, c’est vulgaire : c’est même sa définition. C’est des gens qui s’adressent à toi uniquement pour te dire « achète, achète, achète », et parfois le cachent derrière des prétentions esthétiques (peu importe) ou informatives : c’est plus grave. L’info est devenue un truc neutre, plat et gratuit depuis la convergence de traitements entre les journaux gratuits, les agences et les « agences d’agences » que constituent les fils du type Yahoo, Google, etc.

Donc je sais qu’on me ment chaque fois qu’on veut me faire absorber de l’info gratuite, parce que gratuite = quelqu’un l’a payée à ma place. Et gratuite = plat et neutre (au mieux), pour devenir un bon support de pub.

C’est pourquoi je veux payer l’info que je consomme : comme ça, j’ai le sentiment de contribuer à son coûte de production. Et, à part, je veux continuer à échanger, coopérer gratuitement, pour le fun, pour les projets amicaux, pour le plaisir de l’échange, pour le libre (= libre de pub, bien sûr !). Je ne fais pas de confusion mentale : je sais ou est « le marché », et ou sont ses limites. Et j’interdis « au marché » d’entrer dans ma salle de bains, dans mon intimité, dans les sentiments que j’exprime sur ceci ou cela.