Avant de le devenir, je vous renvoie vers un très bon papier de La Vita Nuda ici. que cite ma lectrice,

et ensuite je vous refourgue cette chronique que j'avais faite pour Le Monde Initiative en 2003. Elle est écrite plus prudente que pour un blog, mais elle marche encore, me semble-t-il (la vanité me perdra).

Décroître. C’est un sujet dont on parle cet été, notamment à l’Université qu’organise Attac en Arles, comme chaque année depuis 5 ans. Cela peut commencer par un léger malaise. Vous êtes dans le rayon Frais de votre hyper-marché préféré, et devant les 250 sortes de yaourts différents, vous êtes pris d’une sorte d’abattement. Puis, fermant les yeux un instant, ce sont les 300 variétés de charcutailles sous blister qui vous assaillent. A coté, c’est le bouquet, les 20 différentes mignardises raffinées pour les chatchats et les chienchiens vous rapprochent de l’évanouissement. On ressent l’obscène de tout ce gâchis, cet absurde superflu. Et le soir à la maison, après une heure d’embouteillage, un bon coup de « 20 heures », sa dose d’Irak, ses guerres en Afrique de l’Est, l’Ogaden famélique, et la dernières statistique ONU (combien, déjà, d’êtres humais qui vivent avec 1 $ par jour ?), vous voilà prêt à la décroissance. Ou à la penser. Mais c’est dur.

C’est dur parce que dangereux et explosif. Il faut fréquenter ces temps ci les réunions militantes des associations écolo, même pas les plus extrémistes. La décroissance, on creuse la question. Notre économie, nos pays font un tel gâchis. Les impacts sur l’environnement deviennent tellement dramatiques. Nous vivons dans de tels luxes ridicules, dévastateurs (Une autre voiture neuve : aujourd’hui ou le mois prochain ? Ce Week end : Marrakech ou Zanzibar ?) ou ordinaires (ce super-double emballage plastic des yaourts, est-ce bien utile ?) que la réflexion commence, qui corrode bientôt chaque geste, chaque habitude.

Mais sobriété, frugalité et tempérance sont des rêves de riches. De vrais riches, pas de nouveaux riches. De riches qui prennent le temps de penser à la Terre toute entière, intégrant dans leurs projets le bien-être des humains, et aussi le sauvetage de cette planète de moins en moins bleue. Les images fortes ne manquent pas. Voir de près la bagnolisation insensée de Dakar, ou les embouteillages sont mille fois pires (et polluants) que les nôtres. Imaginer toute la Chine devenue Shanghai, avec ses centaines de millions de bicyclettes propres devenues dizaines de millions de voitures polluantes. Bonjour, « l’empreinte écologique », qui mesure la trace de nos méfaits.

Décroître, bien sûr, c’est urgent, il faut lutter contre nos propres excès. Pourtant deux adversaires se dressent aussitôt. Tentez de parler décroissance avec des militants non plus écolo, mais plutôt intermittents, ou AC ! (Action contre le chômage), ou même CGT. Croissance = développement = emplois. Je ne sors pas de l’équation, d’ailleurs la radio la répète chaque matin depuis des lustres. Tu me vannes avec ton truc de consommer moins ; moi je veux que l’on consomme, parce que je veux de la croissance, parce qu’on m’a dit qu’avec de la croissance, je trouverai un emploi.

L’autre objecteur est un peu plus loin sur la planète Terre. Plutôt au Sud. C’est votre nouveau truc à la mode dans les pays riches : vous nous endettez, et maintenant vous voudriez nous empêcher de nous développer ? La bagnole, c’est vous. Le « tout marché », c’est bien vous, vos FMI et vos OMC, non ?

Comment faire pour disjoindre ce lien quasi-indestructible de la pensée économique vulgaire entre croissance et développement ? Le mot Décroissance est sévèrement piégé ; et son héraut, l’infatigable Serge Latouche , économiste et philosophe de renom qui court les réunions militantes, a parfois du mal a faire tenir ensemble son concept d’un coté, « contre l’occidentalisation du monde » , et de l’autre son goût pour la justice. Car décroître, c’est bien sûr freiner les productions les plus absurdes. Mais c’est faire croître symétriquement l’éducation, la santé, les services qui apportent le bien-être à tous. Surtout au Sud.

Mais pour les en convaincre !….Une proposition modeste : commençons par les mots. On se rappelle les media des années 90 fourrant dans le même sac « Anti mondialisation » de nombreuses formes d’initiatives citoyennes. Les militants ont montré combien ils étaient pour la mondialisation ; mais une autre mondialisation, pas celle qui transforme la totalité de la planète en marchandise. Même urgence pour la décroissance. Après l’alter-mondialisation, c’est une autre croissance, une alter-croissance qu’il est urgent de penser.