Joffrin a raison de dramatiser ("rupture historique") le sens de l'entretien avec Sarko paru ce matin. Et qui m'a troublé parce que j'y retrouve l'une des questions avec laquelle je me castagne ces dernières années.

C'est curieux qu'un candidat aussi "énergique", donc pensant que l'on peut "changer les choses" avec sa volonté soit aussi fataliste sur le fond. On ne peut rien changer au fait d'être migraineux, on ne peut rien changer (?) au "fait" (?) d'être pédophile ou homo... On est né comme ça.

voilà la citation :



"Pourquoi avoir déclaré que la pédophilie était génétique ?

Je n'ai pas dit exactement cela. J'ai expliqué que tout ne dépendait pas de l'acquis, mais qu'une partie pouvait être de l'inné. Dans quelle proportion ? Je ne suis pas savant. Par exemple, quand j'étais enfant, j'étais choqué parce que l'on expliquait, quand un enfant était homosexuel : «Sa mère a eu tort, elle a dormi avec lui». Quand un enfant était anorexique, on disait : «Le père était absent.» Quand un enfant était autiste, on disait : «Oh là ! Les parents ont divorcé, cela a provoqué un choc.» Depuis, on sait que l'autisme, c'est génétique. Je pense aussi que la sexualité est une identité.

Vous avez dit que vous étiez né hétérosexuel...

Oui, je suis né hétérosexuel. Je ne me suis jamais posé la question du choix de ma sexualité. C'est pour cela que la position de l'Eglise consistant à dire «l'homosexualité est un péché» est choquante. On ne choisit pas son identité. Vous, à quinze ans, vous vous êtes demandé : «Au fond, suis-je homosexuel ou hétérosexuel ?»

Vous pensez qu'on exagère la part de l'acquis dans la mentalité contemporaine ?

On a l'identité qu'on a. De la même façon qu'il y a des gens qui ont tendance à grossir et d'autres pas, des chauves et des chevelus, des petits et des grands... Nous sommes six millions de migraineux. C'est totalement héréditaire. Ma mère était migraineuse, mes fils sont migraineux. C'est un patrimoine génétique".

Ce fatalisme est aussi celui qui constate qu'il y a des pauvres et des riches, des intelligents et des sales cons ; et que contre des prédispositions, on (la société) n'y peut pas grand chose...

Le rapprochement que fait Joffrin dans son édito avec les positions de Sarko sur les droits de succession est bienvenu. En gros : il ne faut pas essayer de contrecarrer la tendance. Sarko accuse "vous voulez prendre aux riches" pour justifier que "tout le monde" puisse transmettre son patrimoine à ses enfants. Mais sous l'accusation, c'est bien le maintien des inégalités dont il s'agit. On ne profite pas du passage d'une génération à une autre pour redistribuer les cartes : prime au talent ; fils de riche et file de pauvres sont un tout petit peu moins inégaux sur la ligne de départ (c'est le schéma de gauche théorique : en réalité, 90% des patrimoines sont déjà exonérés !)

voilà la citation :

"Votre programme fiscal ne sert pas vraiment les catégories populaires. La suppression des droits de succession, c'est un beau cadeau pour les riches ?

L'égalité des chances, ce n'est pas d'aller prendre le patrimoine de celui qui a la chance de naître dans une famille où il y a un patrimoine, c'est de faire en sorte que celui qui naît dans une famille où il n'y a pas de patrimoine puisse en acquérir un. Il n'est pas illégitime que des parents qui ont travaillé toute leur vie transmettent quelque chose à leurs enfants. Que doit faire la République pour garantir l'égalité des chances ? Non pas retirer le patrimoine de celui qui a des parents qui l'ont gagné, mais donner plus à celui qui n'a pas de patrimoine. Moi, je suis pour que la République corrige les inégalités en promouvant ceux qui n'ont rien. Vous, vous êtes pour que la République corrige les inégalités en faisant reculer ceux qui ont un patrimoine".

Ces deux thèmes me renvoient à la bagarre théorique et politique dans laquelle je suis, et qui porte sur la micro finance. Depuis des décennies, le discours américain dominant dans ce domaine affirme que la micro finance a pour but le "poverty alleviation", la baisse de la pauvreté. Or les résultats montrent que c'est faux : ce sont les politiques macro qui sont les premières causes de la baisse de la pauvreté sur la planète. Pas la micro finance, qui a des impacts très réduits dans ce domaine.

En revanche, quand la pauvreté baisse, les inégalités augmentent ; s'aggravent même de façon dramatique. Donc c'est vraiment une escroquerie de fixer des objectifs de ce genre (faire baisser la pauvreté) à des interventions micro, et dont le contenu idéologique est énorme.

Il n' y a que 2 ou 3 auteurs qui hurlent ça depuis des années. La micro finance devrait avoir pour objectif de contribuer à la lutte contre les inégalités, et non contre la pauvreté ; c'est une escroquerie de faire croire que l'on peut construire un projet collectif sur un tel schéma. On ne met pas en place une politique de santé ni d'accès au logement et d'éducation pour les pauvres à coup de micro finance...

Mais surtout, derrière ce raisonnement, le fatalisme est le même. Pourquoi s'inquiéter des inégalités ? Elles sont vaguement génétiques ; en tous cas insurmontables. On va faire en sorte de mettre les pauvres "au boulot" (ils "prennent l'initiative" : trop joli comme expression toute faite !) ; comme ça on aura la satisfaction de prouver qu'ils sont capables "d'améliorer" leur propre sort.

Mais fondamentalement, comme ils sont cons, ils sont destinés à rester pauvres. UN peu moins pauvres, mais de plus en plus, infiniment plus comparé aux riches : aux sociétés riches, aux continents riches, aux tribus, aux groupes riches de la planète.

C'est ça le noeud du truc : les riches n'ont plus besoin des pauvres, et en plus, les pauvres ne leur font même plus peur, depuis que les bataillons marxistes ont disparu. Donc pourquoi s'emmerder, pourquoi se retenir?

(bien sur, pour ce qui concerne la micro finance, je n'en tire pas de conclusion : faut tout jeter à la poubelle -au contraire ! Mais faut pas se laisser avoir sur le sens et la portée de ce que l'on peut réaliser dans ce champ !)