Premier papier intelligent et probant que je lis sur l’échec du référendum, par le remarquable Gérard Grunberg.

Les sondages Eurobaromètre montrent que « le soutien à l’Europe est plus élevé chez les cadres et étudiants que chez les ouvriers et les chômeurs, chez ceux qui ont fait des études longues que ceux qui ont fait des études courtes, chez les jeunes que chez les plus âgés, chez les hommes que chez les femmes et chez les habitants des grandes villes que chez ceux des zones rurales ». Ça, on le savait, en gros. Mais si on isole des variables comme l’âge de fin d’études et la situation professionnelle, les différences se retrouvent-elle dans chacun des pays de l’union ?

Bin oui. En prenant les écarts maxi, « Le soutien à l’Europe varie entre 14,9% chez les finlandais ayant fait des études courtes et 87% des portugais ayant fait des études longues ». Et « 87% des cadres espagnols marquent leur soutien à l’Europe contre 24% des ouvriers britanniques ».

Le peuple ne soutient pas parce qu’il est de gauche ? pas du tout : c’est parce qu’il est le peuple. Et qu’il a plus que les « Ã©lites » la crainte de la suite :

- un « sentiment d’identité seulement national », « d’autant plus fréquent que le niveau d’instruction est bas. 59,4% de ceux qui ont fait des études courtes sont dans ce cas contre seulement 29,1% de ceux qui ont fait des études longues »

- la crainte des effets sociaux et sociétaux : « Les personnes ayant fait des études courtes ou les ouvriers, craignent davantage que les autres que l’Europe provoque des modifications négatives sur le fonctionnement de la société (accroissement de la consommation de drogue et du crime organisé), sur l’usage de la langue nationale et plus généralement qu’elle entraîne une perte de l’identité nationale ».

- et des effets éco : « les ouvriers et les personnes ayant arrêté le plus tôt leurs études craignent le plus que l’Europe signifie plus de dépenses en faveur des autres pays membres de l’Union, moins de prestations sociales, un accroissement de la crise économique et le transfert d’emplois dans d’autres pays membres »

- et donc que l’Europe n’est pas pour eux : « des lignes de clivages repérables dans tous les pays membres de l’Union : les ouvriers, les chômeurs et les moins instruits, ceux qui sont éloignés des grands centres urbains pensent plus que les autres que l’Europe ne se construit pas pour eux ou avec eux ».

C’est l’échec magistral de ces « Ã©lites », qui préféreraient changer le peuple, plutôt que changer de politique --ou plus exactement (ça, c’est mon interprétation), qui aimeraient bien qu’on ne fasse pas de politique là dessus. Allez, une bonne dose de technocratie, et ça passera…

On l’observe dans les sondages Eurobaromètre au cours des années 90 : les UMP sont devenus proeuropéens, et symétriquement les socialistes sont devenus méfiants. La droite a compris ou étaient ses intérêts, et le peuple s’est méfié de plus en plus de cette Europe de droite qui ne disait pas son nom.

Il ya évidemment une part de fantasme dans les opinions du peuple, et une part de réalité. Mais si la responsabilité des élites, ce n’est pas de convaincre le peuple, de le faire adhérer, de négocier, de l’entraîner et même de « l’éduquer », à quoi sert-elle ? ou ne sert elle que ses intérêts ?

C’est un échec magistral des élites pro-européennes. Vive la démocratie.