Il fait froid et il pleut à Hambourg. Nous passons le samedi entier à préparer ce séminaire, qui aura lieu au printemps, à Bruxelles, et qui est fait pour critiquer l’un des projets les plus hyper-néo-libéraux de la Commission. Puis Ag nous propose, à John, l’américain, David, l’anglais, et moi de venir dîner chez lui : on va faire de la cuisine, dit-il.

Passons sur le joyeux bordel crée par quatre quinquagénaires dans une cuisine assez moderne et compassée. Le menu fut, hé bien, « unexpectable », résuma John.

Tard, après la seconde bouteille de vin, Ag revenait sur les trois bouquins qu’il a écrit sur le fascisme. « J’ai compris très longtemps après que mon père n’était pas un nazi. Avant la guerre, il ne s’était pas inscrit au NSDAP, il n’a pas essayé d’entrer dans la SA, ni dans les SS. Mais je sais que c’était un fasciste. Il croyait à l’autorité avant tout. Pour lui, le démocratie, c’était la perversion ». Ag raconte dans un mélange d’anglais et d’allemand (« pour mon père, c’était le Gemeinshaft avant tout »), avec une rage contenue, avec un ton « je me suis fait avoir », avec la rage d’avoir dû passer trente ans sur cette question, son père, et la rage, je suppose, de continuer à en parler avec cette rage.

Je cite à Ag cette « plaisanterie » ( ?) d’un auteur de notre génération, entendu par hasard à la radio dans un taxi. Il expliquait à sa jeune interlocutrice que les hommes de sa génération ne s’étaient posés que deux questions dans leur vie, successivement : 1 - qu’est ce que papa et maman font dans leur lit le soir ? et 2 - qu’est ce que mon père faisait pendant la guerre ?

John : « la première fois que je suis venu en France, ce qui m’a le plus frappé c’est la diversité des gouts, des arômes. Je venais d’une famille pauvre de Boston. Chez nous, quand j’étais enfant, on mangeait grâce aux tickets de l’aide publique. Et ce que l’on mangeait n’était pas très varié. Des pâtes ; je me souviens d’un énorme fromage très jaune, très compact. Quand je suis arrivé à Paris, chaque fois que j’entrais dans un restaurant, ma bouche, mon palais étaient sidérés par tous ces gouts nouveaux, et tellement subtils ».

L’anglais David nous décrit le phénomène du surendettement typique de la Grande Bretagne. Les anglais pauvres ou aux revenus faibles ne pouvaient obtenir de prêts qu’en utilisant l’hypothèque de leurs maisons. Une fois celle ci chargée à bloc, plus rien à offrir en garantie. Les sociétés financières spécialisées (les Cofidis et autres requins, les Sharks, comme on les appelle là bas) proposent aujourd’hui des prêts non-sécurisés, des revolving, mais pour compenser le risque, avec des taux d’intérêt très élevés (30%, 50% ; pour des prêts dans telle ou telle communauté, c’est 200% par an !) et des durées de plus en plus longues pour rester dans des montants de mensualités « raisonnables ». « On est sollicité chaque jour, plusieurs fois par jour » , dit David. « comment résister ? ».

On est en train de fabriquer une bulle financière. Quand elle va éclater, ce sont les pauvres qui vont en prendre plein la gueule.

Ab habite le 3ème étage d’une maison près d’un parc, pas très loin du centre de Hamburg. Devant la maison, des dizaines de vélos garés n’importe comment . « 52 personnes vivent ici, dont 14 enfants de moins de 12 ans et il y a 54 vélos », dit-il. Le dimanche matin, tôt, on entend les oiseaux. Puis vers 10 h 30, quatre églises au moins font entendre leurs carillons l’un après l’autre, qui appellent leur fidèles.