(hors sujet) Échanges avec Kozlika sur le libre, la coopération, les boeufs, les deux-pieds-gauche et la gratuité --c'est riche !
Par Yves Duel, lundi 6 février 2006 à 10:58 :: General :: #208 :: rss
Je remets ici le texte que Koz m'a laissé ce matin avant l'aube, en commentaire d'un précédent billet (fight !). Il est suivi de mes "reflexions", acculé que je suis à m'expliquer sur mon accusation de snobisme vis à vis des Geeks...
C'est long et d'un interet inégal. Mais comme j'ai bien aimé reflechir là dessus, avec mon univers à moi assez lointain de celui des Geeks, j'espère que 2 ou 3 lecteurs -trices y trouveront un interet également !
voilà Koz :
"Yves, je connais depuis trop peu de temps le « monde du libre » pour affirmer que ce que je vais te dire correspond à la philosophie générale, mais c'est la mienne, celle qui correspond à mon engagement :
Tu disais : Mais crois moi : les flemmards, c'est un bon "créneau" (comme dirait LLM) : ils sont nombreux !
Le postulat qu'il y aurait concurrence entre le libre et le propriétaire pour « gagner des parts de marché » ne peut fonctionner (attention, je ne dis pas qu'il y a refus de gagner des sous on est bien d'accord). L'objectif premier d'un projet libre n'est pas de recruter un maximum de monde dans l'absolu mais d'étendre l'idée de partage. A cet égard, investir le marché des flemmards n'est pas un objectif. Les débutants avec deux pieds gauches oui, mais pas les flemmards. Je m'explique.
Le partage, donc, conçu comme ligne directrice d'un projet. Certes, partage des ressources : regarde mon code, change-le si tu veux et partage-le à nouveau. Mais pas seulement. Il y a aussi : je partage mon savoir - coder - et toi tu partages le tien : traduire, ajouter des bidules (les extensions pour Firefox, les plugins ou les thèmes pour DotClear, des photos pour telle banque d'images libre de droits, des articles pour Wikipedia, et que sais-je encore.
Pour les double-pied-gauche, c'est leur ignorance qu'ils peuvent partager. Alerter sur tel usage pas franchement limpide, sur telle fonctionnalité qui leur rendrait la vie plus facile, sur le retour d'apprentissage. Toi par exemple, tu pourrais « payer » FeedReader en rédigeant un tutoriel sur son installation et son utilisation en français. N'ayant pas perdu de vue ce qu'est un débutant, tu saurais mieux le faire qu'un codeur qui connaît son produit par cœur.
On n'est pas obligé de « rendre » non plus, ça n'est pas du troc. La satisfaction de donner des outils à ceux qui en ont besoin est aussi un objectif en soi. Pour reprendre DotClear (non que je cherche à le placer à toutes les sauces, juste parce que c'est le seul projet que je connais à fond), permettre à chacun d'ouvrir un blog est une forme de (certes, modeste) militantisme pour le droit à l'expression ; ça va d'ailleurs avec l'idée de mettre l'outil à la portée de tous, d'où la recherche de simplicité d'utilisation et des tutoriels pour que chacun puisse réellement se l'approprier.
Alors ce qui me guide ça n'est pas tiens faisons un truc pour flemmards pour amasser la plus longue liste d'utilisateurs mais faisons un truc accessible à tous même aux grands débutants - et aussi : aux handicapés, aux aveugles, etc. accessibilité dans tous les sens du terme - pour que la technologie ne soit pas un écueil. Tu vois la différence ou ça te semble verbeux ? (Moi même à cette heure bien matutinale j'ai l'impression d'être bien embrouillée...)
Chère Koz, j'apprécie, sincèrement, cet effort d'élucidation, de mise en forme de trucs qui ne sont pas toujours si évidents. Mais voilà encore 2 ou 3 confusions éventuelles à dissiper :
1 – Tu dis : le « postulat qu'il y aurait concurrence entre le libre et le propriétaire pour « gagner des parts de marché » ne peut fonctionner ». Je ne crois pas que cela soit vrai.
Il y a « concurrence » dans la mesure ou le libre (comme la gratuité, l’échange non-monétaire, la coopération plutôt que la compétition) sont des modèles alternatifs à l’économie dominante, elle fondée non pas sur le « libre jeu du marché », contrairement au discours idéologique neuneu, mais fondée sur la domination. Il n’y a que très peu de concurrence au sein du « libre » marché. Il y a concurrence entre les deux modèles, qui sont contradictoires. Evidemment pas de façon « pure et parfaite », comme disent d’autres neuneu Ayathollesques : il y a des domaines de l’économie ou la coopération se marie bien avec la compétition. Et la compétition en elle même ne représente pas le diable et son train, tant qu’on y ajoute pas cet élément déterminant : le capital, ses règles de détention, d’attribution du profit, et la création de rentes pour les détenteurs de capitaux (c’est ça, la domination).
Si les enjeux déterminants de l’économie de demain sont bien l’accès au savoir et à la connaissance, ce que je crois, tous ceux qui prétendent agir dans ce champ sont concernés ; qu’ils le veuillent ou non.
Donc faire du libre, ce n’est pas uniquement jouer dans son coin, faire des perfs, et s’auto congratuler : c’est participer à cette bagarre.
Et l’important ce sont les armes.
2 – Tu dis : « L'objectif premier d'un projet libre n'est pas de recruter un maximum de monde dans l'absolu mais d'étendre l'idée de partage ». J’adore l’idée.
Elle est présente dans l’économie solidaire (c’est mon domaine professionnel), dans l’économie dite non-monétaire, dans la coopération, dans l’idée de mutuelle et la mutualisation des moyens et des objectifs. Mais par définition, l’économie du partage et de la coopération est plus lente, plus complexe à mettre en œuvre car elle a recours chez chacun de nous à des moteurs moins simples que la simplissime avidité, envie de gagner, désir d’argent, de pouvoir et d’autres machins simplets.
Donc ses « armes » sont plutôt l’envie d’échanger ; l’envie immémoriale de coopérer plutôt que de se castagner ; l’envie d’apprendre en échangeant, etc. Mais c’est lent. Il faut y mettre plus de soi même que dans le pur désir (au sens d’avidité, de cupidité). (Et coopérer, ça s’apprend –contrairement à désirer !)
Mais s’il en résulte, dans le domaine du libre, que ces attitudes complexes sont réservées à une élite, on perd au passage le sens du truc. Alors que les entreprises traditionnelles (profit privé, monopoleuses, domination, etc.), elles, ont bien compris que l’enjeu était la diffusion de la connaissance ; et de préférence selon leurs modèles. Y compris intellectuels.
Application pratique et immédiate : quand les W3C et autres supposés régulateurs ne font qu’insuffisamment leur boulot en ne tapant pas sur la tronche de ceux qui pervertissent les modèles initiaux du libre, et ceci sous prétexte que, hein, c’est libre, chacun fait c’qu’il vaut, he bé ils rendent le pire des services à l’univers du libre. Car « libre = grand bazar n’importe quoi ». Libre au sens américain = individuellement libre. Pas « libre dans, à l’intérieur, de la contrainte de coopérer avec d’autres »…
3 – tu dis : « On n'est pas obligé de « rendre » non plus, ça n'est pas du troc. La satisfaction de donner des outils à ceux qui en ont besoin est aussi un objectif en soi ». Hé non, je ne suis encore pas d’accord !
On n’est obligé à rien, peut être ; mais l’économie fondée sur le « don » ne marche pas s’il n’y a pas en face « contre-don ». Il y a toute un école de théorie économique la dessus, à partir de Marcel Maus, du mouvement le MAUSS, de Jean Gadrey en France, Jean-Michel Servet dans le domaine de la micro finance que je connais bien. Un jour je te raconterai la théorisation qu’en a fait Karl Polanyi : il y a un centre d’études à l’Université de Lyon qui porte son nom.
Et d’ailleurs tu l’illustres toi même en me proposant « Pour les double-pied-gauche, c'est leur ignorance qu'ils peuvent partager ». Ce n’est pas juste « si j’ai envie », c’est une nécessité : sinon l’ensemble perd son sens ; ou du moins devient fragile. « Pourquoi continuerais-je à donner s’il ne se passe rien en face ? » est la question qui tue dans le domaine de cette économie-là .
Et ton « permettre à chacun d'ouvrir un blog est une forme de (certes, modeste) militantisme pour le droit à l'expression ; ça va d'ailleurs avec l'idée de mettre l'outil à la portée de tous » est une réussite magistrale, mais, admets-le, rarissime dans cet univers (je te rappelle d’ailleurs que notre joli fight ne partait évidemment pas là dessus : les deux trucs que j’apprécie dans DotClear sont en effet la simplicité et le gratuit sans pub.
Application pratique : Il paraît que DotC va bénéficier désormais de plus de confort pour les développements à venir (merci Gandi ?). Tant mieux. Mais l’attitude qui consisterait à préserver la gratuité totale de DotClear (sans pub !) me paraîtrait, à terme, une erreur, dans la mesure ou ça interdit de créer une aide systématique, beaucoup plus sophistiquée qu’aujourd’hui, faire des études d’ergonomie, publier des tutoriels en veux tu en voilà , faire un marketing d’enfer, etc etc. Avec éventuellement l’objectif d’en faire la meilleure plate forme-sans-pub, mais plus tout à fait gratuite, car il faut payer le travail de ceux qui viennent faire des câlins aux bœufs (je veux dire aux deux-pieds-gauche)
4 – de l’argent ? Beurk ! C’est sale !
Bref, pour terminer cette épitre aux incroyants, je me demande s’il n’y pas dans l’attitude de certains libristes de haut vol (sans doute pas toi : tu es une mère de famille, tu sais ce que c’est que le fric !) cette vieille autocensure que l’on appelle judéo chrétienne. Le fric, ça pourrit notre projet. Bof. A mon avis c’est une confusion entre le fric, qui n’est qu’un outil parmi d’autres, et l’attribution du fric, qui donne lieu à tous les enjeux de pouvoir…
Ce que demandent les adeptes au fond, c’est de la transparence plus que de la gratuité : savoir ce que je paye, pourquoi je le paye, à qui ?
Mais ça, ça nécessite de leur parler ; de coopérer avec les usagers pour à la fois leur demander ce qu’ils veulent, et les « éduquer » sur ce que ça coûte. Encore un truc lent, long et complexe, ma chérie !
(j’espère que tu as bien compris que ce texte n’est pas celui d’un donneur de leçon : plutôt des interrogations néees de ce si joli fight !)
(tiens, ça me rappelle un passage dans le bouquin d’Attali sur « les juifs, le monde et l’argent », ou il montre que l’apport essentiel des juifs au monde, c’est d’avoir inventé l’usage de l’argent comme médiateur. Avant, on te cogne, tu cognes –œil pour œil, tout ce truc- ; après, tu peux passer par un « media » : on te condamne à payer, à rembourser. Pas mal, non ?)
Commentaires
1. Le lundi 6 février 2006 à 11:38, par Benoît Demi ;-)
2. Le lundi 6 février 2006 à 12:09, par Yves Duel
3. Le lundi 6 février 2006 à 12:14, par Benoît Demi ;-)
4. Le lundi 6 février 2006 à 15:59, par Kozika
5. Le lundi 6 février 2006 à 16:04, par Kozika
6. Le lundi 6 février 2006 à 16:34, par François Granger
7. Le lundi 6 février 2006 à 16:45, par François Granger
8. Le lundi 6 février 2006 à 17:29, par Yves Duel
9. Le lundi 6 février 2006 à 17:30, par Yves Duel
10. Le lundi 6 février 2006 à 17:39, par Kozika
11. Le lundi 6 février 2006 à 17:57, par Yves Duel
12. Le lundi 6 février 2006 à 21:00, par François Granger
13. Le lundi 6 février 2006 à 21:02, par François Granger
14. Le lundi 6 février 2006 à 21:04, par François Granger
15. Le lundi 6 février 2006 à 21:11, par Kozika
16. Le lundi 6 février 2006 à 21:13, par Kozika
17. Le lundi 6 février 2006 à 21:17, par palpatine
18. Le lundi 6 février 2006 à 21:36, par Kozika
19. Le lundi 6 février 2006 à 22:44, par François Granger
20. Le mardi 7 février 2006 à 09:27, par Yves Duel
21. Le mardi 7 février 2006 à 10:05, par Traou
22. Le mardi 7 février 2006 à 21:25, par palpatine
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