Dorothy Perkins.
Nefisa, 04/12/2008 | Nefisa
Non, je ne la hais pas. Haïr, c'est mal. Elle me laisse parfaitement indifférente. Elle m'indiffère comme un moustique, comme une mouche qui viendrait sans cesse se coller contre ma peau, elle m'indiffère comme la merde de chien sournoise planquée sous une feuille morte.
Je la hais.
L'idée de passer une matinée au travail seule avec elle me donne envie de rester au fond de mon lit à regarder 10 épisodes de Naruto en me gavant de porridge et de Bourbon Cream. Tout mais pas Dorothy Perkins.
Et pourtant, je suis là, derrière mon comptoir un seau et une éponge à la main. Je retire les pintes, trois par trois, je vide les étagères, désinfecte, sèche, remets les verres. Il n'y a personne, il est trop tôt, il n'y a que Dorothy Perkins et moi.
Et ses seins en plastique qui jaillissent de son buste minuscule. Et sa voix haut perchée qui prend des accents maternels quand elle me parle. Comment peut-on être aussi minuscule, aussi insignifiante et parvenir à être aussi encombrante. J'ai envie de me redresser de toute ma taille et de la saisir par ses poignées de silicone, je veux l'écraser contre le mur, voir ses pieds rabougris dans leurs escarpins à deux livres s'agiter sous son insigne petit corps, je veux prendre un fourchette et lui transpercer les amygdales.
Mais non. Je l'écoute. Je ne peux pas m'en empêcher. Ça doit forcément être utile ce qu'elle dit. Ça me servira forcément un jour. Je pourrais peut-être écrire un livre avec ses monstruosités :
"Dorothy Perkins : the living vacuum" que l'on traduirait en français : "Dorothy Perkins, à la recherche du temps perdu" ou "Dorothy Perkins : le Zéro et l'infini"
Je sais tout d'elle, elle m'a expliqué sa vie en long en large et en travers, son mec est en prison, mais il est innocent, il n'a absolument pas fait exprès de planter un couteau dans le propriétaire de la maison qu'il était en train de cambrioler, je vous jure sur la bible and the Queen and Country, monsieur le juge. Elle vit chez son père qui est malade, quand elle parle de lui, on dirait qu'ils couchent ensemble, quand il vient la chercher, on a même plus l'ombre d'un doute, ces deux là couchent ensemble. Merde si ça se trouve sa mère c'est sa sœur.
Dorothy Perkins est une abomination et je bondis quand elle me caresse le dos.
Elle ne semble pas remarquer mon regard meurtrier, et reprend son ouvrage.
Des gens vont manger avec des couverts qu'elle a lustré et enveloppé dans des serviettes, des gens vont mettre ça dans leurs bouches. Des couverts lustrés par une fille qui racontait le plus sérieusement du monde que depuis qu'elle fait le régime Atkin il y a un fantôme dans sa chambre. Une fille qui a dit hier à sa collègue un peu enrobée après sa dernière grossesse, en la regardant dans les yeux : "Regarde mes bras, regarde comme je suis mince, regarde, tu devrais essayer ce régime aussi, je suis sûre que tu serais heureuse. Pas comme tu es maintenant, on ne peut pas être comme toi et heureuse, il faut être comme moi, bien dans son corps. "
Dorothy Perkins, c'est l'absurde incarné. Elle change de rouge à lèvres trois fois par heure, passe du violet au nacré sans sourciller, en oubliant d'essuyer sur les côtés, et elle vous sourit avec ses lippes bicolores, Dorothy Perkins à les dents pourries. Il en manque deux. Devant.
Dorothy perkins vous montre l'ensemble qu'elle a acheté chez Next en soldes, comme si c'était la huitième merveille du monde, elle est surtout la huitième personne dans la pièce à le porter. Dorothy Perkins croit que parce que j'ai un accent je suis débile mentale, Dorothy Perkins clame à qui veut l'entendre que parce que ma copine Jola ne parle pas et travaille lorsque justement elle est au travail, elle est autiste.
Dorothy Perkins n'entend que sa propre voix, celle qui lui répète qu'elle est belle, brillante et pleine de qualité.
Je regarde Dorothy Perkins qui lustre les couverts et qui chantonne, si pure. Si parfaite. Je regarde ma montre. Encore six heures à passer avec elle.
J'envie Dorothy Perkins.
Découvrez Our Lady Peace!
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